Billet numéro 4

15 Février 2010

par Hélène MESSINESI Psychologue clinicienne ( Hèlène Portrat)

Les billets d'humeur de Féminin Pluriel

Le Baiser de la Lune

Martin Hirsch vient de se voir refuser par Luc Châtel la diffusion dans les classes de primaire du dessin animé » le baiser de la lune », qu’il a lui-même promu. Ceci provoque un remous médiatique important de la part des minorités gays.

 En réponse à ce tollé, un philosophe sur http://www.causeur.fr/le-baiser-de-la-lune,3741 s’insurge contre le détournement des mythes du conte, dont le contenu sexuel fut si bien analysé en son temps par Bruno Bettelheim. Je ne tiens pas à commenter particulièrement la mise en forme de ce film d’animation, qui utilise effectivement, en les détournant, et en les rapportant aux relations homosexuelles, les symboles les plus chargés de sens du conte. L’article ci-dessus cité le fait extrêmement bien. Le film met en scène « la vieille chatte Agathe »insatisfaite, qui ne peut pas trouver le bonheur, et deux poissons homosexuels, qui s’aiment d’amour tendre.

Mon but est d’expliquer, en m’appuyant sur la théorie psychologique du remaniement psychique de la préadolescence, en quoi vouloir initier les enfants du primaire à l’image, rendue possible, voire permise et naturelle, d’une sexualité entre deux hommes ou deux femmes, est à mon sens hautement dangereux. Ce qui est polémique ici c’est la présentation qui en est faite, en s’appuyant sur le thème même d’un chemin vers le bonheur, comme dans les véritables contes de fée. Ce qui est dangereux c’est aussi l’âge du public auquel ce film était destiné, âge pré-pubère, ou le choix de l’identification sexuelle est en train de s’effectuer.

A la préadolescence, l’enfant doit effectuer un travail psychique énorme de réorganisation pulsionnelle, ce qui induit beaucoup d’angoisse. Ce travail, décrit dans la littérature longuement, (d’abord par Freud, puis repris et réactualisés pour l’enfant, par Mélanie Klein et Donald W. Winnicott, deux spécialistes des psychothérapies infantiles), insiste sur le besoin d’intégrer la différence des sexes et la différence des générations, principes fondateurs de son identité future et de sa personnalité. Ce qui va le fragiliser.

Pourquoi cette fragilité ? Le jeune voit toutes ses représentations prendre une coloration sexuelle. Il doit trouver un nouvel équilibre, investir ce corps qui se modifie physiologiquement, le processus se fera justement au prix d’un remaniement important des identifications sexuelles. Rarement sans dommage : la pré puberté ouvre un monde inconnu à l’enfant. Son corps, en effet, se transforme peu à peu.

 Nous avons tous en tête des images d’enfants préadolescents en crise identitaire. On les voit souvent, par exemple sortir sans manteau, non couverts, affrontant le froid, méprisant les besoins de leur corps. A défaut de pouvoir intégrer leur conflit Œdipien, ils se rebellent effectivement contre ce corps, dans une tentative de « contrôle du persécuteur ».

Ils vont aussi se confronter à leur environnement et en premier lieu se rebeller contre les adultes. Ils cherchent leur identité. Il y a chez eux une dialectique du besoin de séparation et du besoin de dépendance. Les deux tendances contradictoires cohabitent dans la réalité. Le jeune doit s’affirmer comme homme ou femme, bientôt capable de devenir père, ou mère. Ce travail marquera la frontière entre le « tout est possible » de l’enfance (avec l’illusion de l’omnipotence) et la réalité, cause des frustrations qu’il faut apprendre à supporter sans perte d’équilibre émotionnel.

Commence alors à se faire jour dans son Moi psychique l’idée de la perte, perte de l’enfance. C’est ainsi que les imagos parentales sont très importantes, dans l’esprit de l’enfant, pour lui permettre de se constituer une image du corps stable, qui ne sera pas pour lui source d’angoisse, pour lui permettre de construire son identité sexuelle dans la réalité. Remaniement de l’Œdipe, choix de l’objet sexuel, ce travail est nécessaire à son équilibre relationnel. Les pulsions auxquelles son Moi est sujet peuvent le rendre fragile. Et peuvent même le mener, dans le pire des cas, jusqu’à la désorganisation de son Moi psychique. C’est à cet âge également que l’on voit éclore des pathologies autour de l’image du corps, comme les dysmorphophobies, les troubles alimentaires, les tics, ou pire, le déni de la réalité.

Tous les grands psychiatres ont souligné ce moment comme un danger potentiel de « rupture du développement .Ce travail est long, complexe et aléatoire, il commence actuellement vers 9-10 ans, pour se terminer à l’adolescence et donnera naissance à cette nouvelle identité : la sienne et celle d’Autrui. Au niveau des imagos parentales, intériorisées depuis le stade oral, puis anal, du bébé, il va falloir effectuer de nouveau, comme dans la petite enfance, un travail de détachement , avec le retour du stade de l’Œdipe, cette fois-ci plus pulsionnel, puisqu’il ne se joue plus uniquement dans le fantasme, mais également dans la réalité, avec le début de la pré puberté :

 L’enfant est confronté au fait qu’il est un individu, avec ses préférences sexuelles.

Quelle tentation, alors, pour lui, perturbé par ce travail de détachement envers l’illusion de la toute puissance, pris dans cet effort vers plus d’individuation et de reconnaissance de l’Autre, de renoncer, de dénier la différence des sexes. Dans ce film, l’homosexualité est décrite comme un bonheur, comme une source de joie, dont « la vieille chatte Agathe » hétérosexuelle, est privée. C’est ainsi que l’on vient avec ce film proposer une chimère à l’enfant, lui-même confronté à la douleur de la perte de son enfance, et à la nécessité pour lui de s’affirmer. Ce film vient, dans ce moment crucial du développement, proposer un refuge et une régression dans le moi-complétude de l’enfance. L’Autre n’existe pas puisque c’est un autre moi-même, poisson asexué du « baiser de la lune ».

Là donc est le grand danger, car c’est justement à ce moment là, le plus fragile, celui de l’identification, que ces cinéastes veulent introduire symboliquement chez l’enfant l’idée que l’homosexualité n’est pas seulement une différence, mais que c’est une autre voie, acceptée, assumée de la sexualité, qu’elle est ainsi un chemin vers la plénitude. Bien sûr, c’est une voie, mais dans quelle souffrance ! Les jeunes pubères qui découvrent leur homosexualité en souffrent tellement qu’ils ne peuvent en parler. On est bien loin de la présentation qui en est faite. On est ici dans la banalisation de la préférence transgressive du choix d’objet. Pour les petits poissons du conte elle est même gratifiante, puisqu’elle est source de bonheur. Quel leurre !

Alors même que l’enfant est au milieu du gué, en train d’effectuer ce travail de renoncement au paradis de l’enfance, de la complétude, où moi et autrui sont confondus, le film tente de prouver que la différence des sexes, cela n’existe pas, Il prouve même que l’homosexualité, acceptée et reconnue comme banale, conduit la « vieille chatte Agathe » au bonheur d’une sexualité retrouvée, avec qui ? Grace à qui ?

Nous savons tous, par notre pratique de psychothérapeute, que l’homosexualité est une source de souffrance pour celui qui est plongé au cœur de cette sexualité, minoritaire, parfois pointée du doigt, souvent marginalisée. Le poids des interdits, la souffrance de l’impossibilité de la procréation, est telle que l’on est très loin du bonheur assumé dans l’hétérosexualité. Alors comment un cinéaste, qui lui-même appartient à cette minorité, et en connait tous les tourments, peut il affirmer que, loin d’être marginalisée, elle est une source de bonheur ? A moins qu’il ne soit lui-même, à cause même de ses souffrances, poussé au déni de celles ci?

Hélène MESSINESI  Psychologue clinicienne

Pulsion : charge émotionnelle énergétique, qui fait tendre vers un but

Identification : processus psychique par lequel un sujet assimile une propriété de l’autre et se transforme sur le modèle de celui-ci, la personnalité se constitue et se différencie par une série d’identifications

Le conflit Œdipien : stade décrit par Freud, fondateur et structural, qui détermine le choix d’objet d’amour, la génitalité, il instaure la différence des sexes et des générations.

Imagos parentales : terme décrit par Jung, schémas imaginaires acquis et formés par l’enfant à partir des premières relations intersubjectives, et qui va orienter le sujet dans sa relation à autrui.















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